Accueil du site - Résister se conjugue au présent (Lucie Aubrac)

Glières 2009 : textes des interventions du dimanche 17 mai

Publié le mercredi 20 mai 2009.


et ici en vidéo

Poème d’accueil de et lu par Yves Béal.
Plateau des Glières, 17 mai 2009

" Parce que pas sûrs de ce que nous sommes… Parce que pas sûrs de ce que nous sommes… "

« Tu serais le fleuve, Le fleuve éclaboussé

Tu serais la laideur, Tu serais la beauté. »

Il faut avoir senti les larmes d’un grain de blé, ressenti la douleur de la rouille jusque dans la moindre articulation, supporté jusqu’à l’os la pierre à dingue, bégayé le jour si salé qu’un triangle écartèle, deviné la vibration intime du coquillage qu’une douce liqueur absinthe.

Que sommes-nous d’humanité lorsqu’une nuit âcre nous amarre à la voix – devrais-je dire la voie – comme écho claudiquant, pire, hoquet de barbarie qu’alimentent nos mensonges.

Nous boitillerons longtemps, bancroches béquillards de la mémoire, infirmes de l’histoire, louchant d’âme en même temps que de jambe, de nos lâches esquives, de nos compromissions, de nos basses faiblesses, de nos peurs.

Que sommes-nous d’humanité dégradée, avilie, échouée sur le galbe naissant du sein d’une fillette à peine assassinée.

Saurons-nous un jour, une minute, un instant, penser tzigane, juif, communiste, homosexuel, palestinien, indien, noir, tamoul, kurde, handicapé…

Dans la pâleur de l’aube, la parole hésite entre silence et résistance. Chaque homme pourtant, chaque homme qui aime vraiment, chaque homme qui meurt vivant, est une victoire, une promesse de rose, une espérance.

Que sommes-nous d’humanité quand le monde obscène accroche à ses chemises brunes nos ultimes étreintes. Les loups lentement équivoquent.

Nous les crabes finissons par nous taire. Seuls nos yeux damiers pourpres recomposent nos villes malades. Demain, aujourd’hui déjà, mille utopies claires et brutales alluvionnent nos âmes.

Tendrement l’hirondelle se distingue du vautour…

Elle est venue par cette ligne blanche pouvant tout aussi bien signifier l’issue de l’aube que le bougeoir du crépuscule.
Elle passa les grèves machinales ; elle passa les cimes éventrées. Prenaient fin la renonciation à visage de lâche, la sainteté du mensonge, l’alcool du bourreau.
Son verbe ne fut pas un aveugle bélier mais la toile où s’inscrivit mon souffle.
D’un pas à ne se mal guider que derrière l’absence, elle est venue, cygne sur la blessure, par cette ligne blanche.
René Char, p 404

Rien de ce que je sais du monde ne vaut plus qu’un grain de poussière

Rien de ce que je sais des hommes n’atteint le fredonnement lointain d’une étoile

Rien ne frémit plus que battements d’ailes de libellules, que frissons de demoiselles

Rien ne bruisse autant que la brise ballottant la feuille

Parce que pas sûrs de ce que nous sommes… Parce que pas sûrs de ce que nous sommes…

Nous avons inventé les métiers de batelier, gondolier, aviateur, conducteur d’autobus, barreur, timonier, et même nautonier, il nous revient, parce que pas sûrs de ce que nous sommes… il nous revient à chaque instant de devenir… Passeur…

Yves Béal, extrait de « parce que pas sûrs de ce que nous sommes »

volet 3 du recueil / 3 CD hommage aux poètes de la résistance « Ça va le monde ?! »

textes Yves Béal / chansons François Thollet

son site "Les Passeurs"

PDF - 53.2 ko
Poème Yves Béal



Texte d’ouverture par Didier Magnin, président de Citoyens Résistants d’Hier et d’Aujourd’hui

Didier Magnin : Bonjour et bienvenue à toutes et à tous sur le plateau des Glières, pour vivre ensemble un beau moment de citoyenneté et de résistance.

Ce rassemblement/pique-nique/citoyen est à l’initiative de « Citoyens résistants d’hier et d’aujourd’hui », une association parrainée par Stéphane HESSEL, issue du collectif qui a organisé les rassemblements citoyens, ici même, le 13 mai 2007 et le 4 mai 2008.

Alors, pourquoi ce nouvel appel à un rassemblement citoyen en ce lieu si symbolique ?

Principalement, pour rappeler ici les valeurs républicaines de solidarité, de fraternité, de vivre ensemble et de justice contenues dans le programme du CNR, des valeurs qui nous semble être en danger dans nos sociétés actuellement. Mais aussi pour rappeler l’attachement des citoyens français aux droits de l’homme et aux libertés publiques.

Pour exprimer l’inquiétude ressentie devant la destruction planifiée des piliers d’un état social construit d’après le programme du CNR : démantèlement et privatisation des services publics et de notre protection sociale, détricotage du droit du travail.

Si nous ne contestons pas la venue du président de la République qui, dans son devoir de mémoire, vient rendre hommage aux morts et aux survivants qui ont combattu à Glières pour nos droits et nos libertés, nous n’oublions pas sa venue polémique deux jours avant le deuxième tour de l’élection présidentielle.

Et nous déplorons son attitude peu digne, le 18 mars 2008 au cimetière de Morette ; ce qui a choqué beaucoup de citoyennes et de citoyens (voir le film de Gilles PERRET « Walter retour en résistance »).

Si nous ne contestons pas la venue du président de la république ici, Nous sommes aussi en droit de relever la contradiction entre la politique nationale suivie actuellement et le programme ambitieux du Conseil National de la Résistance signé le 15 mars 1944, véritable socle d’avancées sociales qui a servi de base pour créer la sécurité sociale, la retraite par répartition généralisée, décréter la liberté de la presse.

Alors que le programme du CNR était basé sur la solidarité, l’entraide et la réussite de tous :

- comment ne pas être indignés par les fermetures d’usines plongeant les ouvriers et leurs familles dans la précarité pour que les actionnaires et les grands patrons fassent des profits de plus en plus exorbitants, le CNR prévoyait le droit au travail pour tous,

- comment ne pas être indignés par la transformation de l’hôpital public en entreprise où le mot d’ordre ne sera plus la santé pour tous, mais la rentabilité,

- comment ne pas être indignés par la destruction de l’éducation nationale, la suppression de plus de 15 000 postes d’enseignants, alors que le programme du CNR prévoyait l’éducation pour tous,

- comment ne pas être indignés par les milliards d’€ octroyés aux banques sans contre partie , le programme du CNR préconisait la nationalisation des grandes banques et des besoins vitaux de l’économie.

- comment ne pas être indignés par le sort réservé aux étrangers, rendus responsables de tous nos malheurs, traqués, expulsés ou enfermés dans des centres de rétention, privés des droits les plus élémentaires, ne pouvant circuler librement alors que les marchandises et l’argent n’ont pas de frontières.

- comment ne pas être indigné par la concentration de la presse entre un nombre de mains de plus en plus faible si proches du pouvoir et la nomination du président de France Télévision par le président de la République quand le CNR préconisait la séparation de la presse, des pouvoirs financiers.

- comment ne pas être indigné par la politique de la peur et du tout sécuritaire, par les dérives de la police et de la justice, avec la mascarade médiatico-politico-judiciaire contre les jeunes de Tarnac, plus de 500 000 gardes à vue en 2008 alors qu’il y en avait moitié moins en 2002.

Comme le dit l’écrivain John BERGER : "La majorité des gouvernant gardent le troupeau au lieu de tenir le gouvernail"

Nous allons tout de suite entendre les paroles de résistance prononcées par d’anciens résistants, Raymond AUBRAC et Stéphane HESSEL et par de plus jeunes impliqués dans des actions de résistance et de désobéissance, Alain REFALO et le Dr GUYADER.

Nous aurions pu donner la parole à beaucoup d’autres citoyens résistants d’aujourd’hui, en particulier à des salariés de chez Sony, Continental, Caterpillar et plus près d’ici, Rencast, Cuenod, qui luttent, qui résistent pour sauver leur emploi, pour ne pas sombrer dans la précarité et la misère.

Les paroles de résistances ne manquent pas et nous n’avons que l’embarras du choix.

Les combats peuvent être gagnés par ceux qui luttent et résistent, mais sont déjà perdus par ceux qui abdiquent !

Ne nous laissons plus dévorer par ces prédateurs toujours plus avides d’argent et de pouvoir !

PDF - 51.6 ko
Introduction Didier Magnin



Raymond Aubrac, Plateau des Glières, 17 mai 2009

Paroles de résistance, CRHA (Citoyens Résistants d’Hier et d’Aujourd’hui) 17 mai 2009

Je voudrais d’abord remercier les organisateurs de cette magnifique réunion. C’est la première fois de ma vie que je viens aux Glières, et j’en garderai un souvenir inoubliable.

Je voudrais placer les réflexions aujourd’hui à la mémoire de mon camarade Serge Ravanel, qui vient de nous quitter, et qui a réellement consacré l’essentiel de sa vie aux valeurs de la Résistance.

Ici, nous célébrons le combat de nos camarades. Bien différents les uns des autres, mais contre un même ennemi et préparant un avenir commun. Bien différents, des Maquis, des FTP, des militants de l’Europe, de toutes sortes, unis contre l’ennemi nazi, qui veut exploiter toute la planète au nom d’une supériorité raciale, et aussi contre les complices qu’il avait malheureusement chez nous. Mais combattant pour un seul but : la liberté, l’indépendance, la justice, la solidarité.

Le combat des Glières, c’est une promesse d’avenir qui s’exprime à cette époque-là dans le monument de la Résistance qu’on appelle le programme du Conseil National de la Résistance. C’est un programme en deux parties. La première partie, elle était pour eux, pour les Résistants. Et la deuxième partie, qui prévoyait l’avenir, elle était – elle est pour nous.

Notre République, n’a d’identité qu’à travers l’héritage, c’est-à-dire l’histoire parfois dramatique de ses aspirations et de ses combats. Nous cherchons aujourd’hui qui sont les combattants qui sont aujourd’hui ici parmi nous. Les combattants, ce sont les Résistants d’aujourd’hui, ceux qui pratiquent l’indignation, comme dit Stéphane [Hessel], ceux qui reconnaissent l’injustice, mais ne se contentent pas de la reconnaître : ceux qui se dressent pour la combattre sans l’accepter. Je crois bien qu’on peut dire qu’ils sont tous républicains, mais nous devons constater qu’ils sont variés, car nous avions voulu qu’ils le soient.

Mais si quelques-uns d’entre eux veulent accaparer la mémoire, nous devons les dénoncer comme adversaires, car ils veulent accaparer à leur profit notre avenir. (Applaudissements).

Ces hommes courageux dont nous sommes les héritiers vont du souci de soi au souci des autres, et c’est cet avenir qu’il nous faut définir. Il est construit sur les valeurs qui ont construit leur combat : des volontaires, des solidaires, des tolérants, des courageux, des patriotes, peut-être des européens, des hommes et des femmes qui veulent pratiquer la justice, y compris dans le maintien et le partage des ressources vulnérables de la planète. Et nous avons besoin non seulement d’un programme commun, mais aussi de projets communs.

Voilà une des grandes lacunes de notre temps, et de notre pays. Nous ne savons pas vers quoi nous allons, dans un monde de plus en plus complexe. Il nous faut ces projets, par respect pour ceux qui se sont battus pour élaborer cette promesse d’avenir. Il nous faut aussi cet optimisme que partageaient tous les Résistants, sans exception, et qui les persuadaient d’être, à travers tant de dangers, avançant vers leur but : plus de liberté, plus d’égalité, plus de fraternité.

Voilà ce que nous devons transmettre aux jeunes, comme Stéphane, Walter, comme Serge, et comme Lucie. Merci.

PDF - 9.7 ko
Intervention Raymond Aubrac



Rassemblement / pique-nique au Plateau des Glières « PAROLES DE RESISTANCE » Dimanche 17 mai 2009

Intervention d’Alain REFALO

Professeur des écoles, Colomiers (31)

Auteur de la lettre « En conscience, je refuse d’obéir ! » (6 novembre 2008).

Alain Refalo : Je remercie très chaleureusement l’association « Citoyens Résistants d’hier et d’Aujourd’hui », et tout particulièrement son président Didier Magnin, de m’avoir fait l’honneur de m’inviter à cette rencontre au plateau des Glières.

C’est avec beaucoup d’émotion que je suis venu de Toulouse pour vous dire que l’école de la République est en danger. Jamais un gouvernement n’avait osé porter des coups aussi sévères contre elle au point de l’ébranler dans ses fondements. Une école est en train de disparaître sous nos yeux. L’école où l’on prend plaisir à apprendre à lire, à écrire, à réfléchir, à découvrir le monde. L’école où la valeur centrale est celle de la coopération, de l’entraide et de la solidarité. L’école où l’on apprend la rencontre avec l’autre, le respect et le vivre ensemble. Désormais, selon l’esprit et les méthodes des nouvelles « réformes », c’est une logique de compétition qui doit prévaloir, une logique où l’on privilégie les automatismes au détriment de la réflexion, une logique où l’on favorise la course aux résultats et à la performance au détriment de l’art d’enseigner, d’éduquer, d’éveiller.

Ce gouvernement applique à l’école les bonnes vieilles recettes de l’économie de marché. La formation des élèves est assimilée à une marchandise, les parents d’élèves sont considérés comme des clients et l’école devient ainsi une vaste entreprise soumise à la loi de l’offre et de la demande. On ne travaillera plus pour l’épanouissement et le développement de l’élève, mais pour la réussite aux évaluations et pour la satisfaction des parents. La recherche à tout prix de résultats chiffrés pour alimenter les statistiques, l’efficacité et la rentabilité deviennent les valeurs suprêmes. Au nom de ces valeurs, on formate les esprits des élèves et des enseignants à se situer dans une logique individuelle de la réussite au détriment de tout projet collectif.

Il faut ajouter à ce changement de valeurs, les bouleversements structurels induits par le désengagement de l’Etat dans l’Education Nationale : la suppression de plusieurs dizaines de milliers de postes, et notamment les postes d’enseignants spécialisés du RASED, le recrutement d’enseignants vacataires pour assurer les remplacements, la création de jardins d’éveil qui, progressivement, vont se substituer à l’école maternelle, le démantèlement de la formation pédagogique initiale des jeunes enseignants avec la disparition des IUFM et enfin la transformation des écoles en EPEP (Etablissements Public d’Enseignement du Primaire) qui seront sous la coupe des communes. Le service public d’éducation a vécu. L’Etat ne sera plus le garant de la qualité du service sur tout le territoire.

A travers cette école publique que l’on veut privatiser et que l’on déconstruit, c’est toute la société qui est menacée de délitement. L’école est le ciment de la République. En s’attaquant frontalement à l’école, c’est à la République que ce gouvernement s’attaque.

Alors, il est des moments dans une existence où le silence devient complicité avec l’injustice. Il est des moments où obéir passivement et appliquer les lois et les décrets sans discernement constituent un reniement profond des valeurs qui nous animent. Il est des moments où la désobéissance devient inéluctable pour ne pas participer soi-même au mal que l’on condamne. Il nous est rappelé que nous devons être des fonctionnaires obéissants, nous avons fait le choix d’être des fonctionnaires responsables, lucides, comptables de nos actes. Nous savons, même si comparaison n’est pas raison, que l’obéissance inconditionnelle aux ordres des supérieurs peut aboutir aux pires situations d’injustice. Ce qui veut dire qu’un fonctionnaire doit être un homme avant d’être un sujet, un homme qui obéit aux exigences de sa raison et de sa conscience avant de se soumettre aux ordres et aux injonctions de l’Etat.

Alors, le 6 novembre 2008, je décide d’écrire à mon inspecteur de l’Education Nationale pour l’informer qu’ « en conscience, je ne puis plus me taire, en conscience, je refuse d’obéir ! ». Dans cette lettre, je lui fais savoir que je refuse de participer par ma collaboration active ou mon silence complice au démantèlement programmé de l’Education nationale. Je lui précise que je n’appliquerai pas les dispositifs pédagogiques qui me sont imposés car ils heurtent profondément ma conscience d’enseignant.

Permettez que je cite un court extrait de cette lettre :

« Si aujourd’hui je décide d’entrer en résistance et même en désobéissance, c’est par nécessité. Pour faire ce métier, il est important de le faire avec conviction et motivation. Aujourd’hui, c’est parce que je ne pourrais plus concilier liberté pédagogique, plaisir d’enseigner et esprit de responsabilité qu’il est de mon devoir de refuser d’appliquer ces mesures que je dénonce. Je fais ce choix en pleine connaissance des risques que je prends, mais surtout dans l’espérance que cette résistance portera ces fruits. J’espère que, collectivement, nous empêcherons la mise en œuvre de ces prétendues réformes. »

En écrivant cette lettre, je me suis souvenu des mots d’Albert Camus : un homme révolté est « un homme qui dit non », mais c’est aussi « un homme qui dit oui dès son premier mouvement ». Par ce que je refuse, j’exprime explicitement ce à quoi j’aspire, ce que je veux. En effet, cette objection de conscience que je manifeste, qui dit non, qui affirme un refus s’affiche d’emblée comme une action positive, constructive, tournée vers l’avenir. C’est pourquoi j’informe mon inspecteur qu’en toute responsabilité, je mettrais en place des dispositifs alternatifs à ceux qui me sont imposés afin de rester fidèle au sens profond de la mission qui m’a été confiée, c’est-à-dire la réussite de tous les élèves.

La lettre diffusée largement sur internet suscite alors l’assentiment de nombreux enseignants du primaire, signe que le temps était venu d’entendre une autre voix qui propose une résistance audacieuse. En quelques semaines, ce sont des centaines, puis des milliers de professeurs des écoles qui entrent à leur tour en résistance et en désobéissance ouvertes en écrivant à leur inspecteur. Ils sont devenus des « désobéisseurs », c’est-à-dire des enseignants qui affichent ouvertement leur désobéissance, l’assument, la revendiquent en prenant le risque de la sanction. « En conscience, nous refusons d’obéir ! », avons-nous écrit collectivement au ministre au mois de janvier. Ce ministre ne nous a jamais répondu, a traité notre démarche par le mépris, a toujours minimisé notre mouvement et a même tenté de le discréditer en l’accusant d’être manipulé par des groupuscules politiques !

Au fil des mois, ce mouvement n’a cessé de se développer. Les enseignants en résistance annoncent qu’ils continuent à travailler dans l’esprit des anciens programmes qui favorisent la construction de la pensée et des apprentissages, ils refusent d’appliquer le dispositif de l’aide personnalisée qui stigmatise les élèves en difficulté et ils mettent en place des dispositifs alternatifs pour tous les élèves, des enseignants résistent à la passation des évaluations nationales qui serviront bientôt à la mise en concurrence des établissements scolaires. Des directeurs d’école refusent de renseigner le fichier du contrôle social Base Elèves. Ce sont aujourd’hui 3 000 enseignants du primaire en désobéissance pédagogique et plusieurs dizaines de milliers qui sont en résistance sans l’afficher ouvertement. Cette nouvelle force non-violente qui est née n’est pas prête de retomber !

Cette désobéissance est peut être un signe des temps. Des enseignants, des fonctionnaires de la République qui entrent en insoumission ouverte alors que de par leur statut ils sont contraints à l’obéissance, n’est-ce pas le signe que nous vivons un moment particulièrement grave de l’histoire de notre démocratie ? N’est-ce pas le signe que l’heure est venue où les exigences de la conscience doivent prévaloir sur les ordres, les injonctions, les lois qu’il nous faut appliquer sans discuter ? N’est-ce pas le signe que le temps est venu de nous réapproprier le pouvoir de la pensée pour nous élever dignement contre les méthodes arbitraires de ce pouvoir, méthodes qui dénaturent les principes d’une démocratie respectueuse des opinions, des idées et plus largement de l’intelligence des citoyens ?

Cette désobéissance a un prix. Dès le départ, nous savions que nous encourions des risques professionnels importants. Certains ont vu la promotion à laquelle ils avaient droit retardée. Plusieurs dizaines d’entre nous ont été sanctionnés par des retraits de salaire, deux jours de retrait par semaine depuis le mois de janvier pour ce qui me concerne alors que j’effectue l’intégralité de mon service devant les élèves. A Marseille, deux enseignants se sont vus retirer 32 jours de salaire pour le premier trimestre de l’année 2009. Cette répression disproportionnée n’a pas entamé notre détermination. Dans la démarche de la désobéissance civile, la répression n’est pas un échec, mais une reconnaissance. L’administration, en sanctionnant durement, reconnaît que cette action l’inquiète et admet qu’elle constitue une véritable menace. Mais cette répression, nous l’avons retournée à notre avantage car elle nous a permis de populariser la cause de l’école publique en danger et de susciter le soutien des parents d’élèves et plus largement de l’opinion publique à notre démarche. Des caisses de solidarité se sont mises en place pour nous aider à poursuivre sans faiblir cette résistance.

Nous n’avons pas cédé, et nous ne cèderons pas. Ce mouvement de résistance des enseignants du primaire est porteur d’une exigence éthique conjuguée à un engagement professionnel et pédagogique qu’aucun pouvoir ne pourra briser. Nous continuerons, avec le soutien des parents d’élèves, des citoyens et des élus à défendre l’école publique, aujourd’hui menacée par des lois et des décrets scélérats. Nous ne faiblirons pas dans notre résistance. Plus ils nous sanctionneront, plus nous résisterons.

Le 21 avril dernier, nous avons solennellement appelé à une insurrection des consciences, à une insurrection non-violente de la société civile pour sauver l’école de la République, de la maternelle à l’université. Ce pouvoir autoritaire impose des réformes brutales qui violent les consciences, affaiblissent les services publics et remettent en cause le pacte social de solidarité issu de la Résistance. Ce gouvernement a délibérément choisi l’intimidation, la répression et la peur pour étouffer toute velléité de résistance sociale d’envergure. Alors je le dis avec gravité : notre responsabilité est de ne pas tomber dans le piège de la violence que le pouvoir nous tend. Le principe de Gandhi qui énonce que la fin est dans les moyens comme l’arbre dans la semence est plus que jamais d’actualité. Seuls des moyens justes, c’est-à-dire non-violents, pourront servir notre juste cause. Face à la violence des situations d’injustice que la politique de ce gouvernement génère, nous devons porter l’exigence d’une révolte éthique et politique qui refuse toute légitimité à la violence. Comme l’écrivait si bien le grand Albert Camus, dans l’une des périodes sombres de notre histoire, « il s’agit de servir la dignité de l’homme par des moyens qui restent dignes au milieu d’une histoire qui ne l’est pas. » Notre responsabilité est désormais de résister radicalement à la violence du pouvoir, mais sans nous renier, en étant fidèles aux valeurs de respect de l’humanité de l’homme.

Oui, l’heure est grave ! Il est minuit moins cinq dans la nuit où le gouvernement a programmé la mort de l’école de la République. Il n’est pas fatal que cette heure sonne ! Pour sortir de la culture de la violence et de la guerre qui domine notre histoire, notre civilisation, nous avons plus que jamais besoin d’investir dans l’éducation et dans l’école pour former des esprits libres, responsables qui sauront faire prévaloir les exigences de la raison, de la pensée contre toutes les idéologies discriminatoires, les idéologies du racisme et de l’exclusion qui portent la violence et la guerre dans leurs gènes. L’école ne devra jamais être un lieu de soumission à l’idéologie dominante du marché, de la consommation, et de la violence, mais devra être un espace où l’on apprend à résister à la haine, à l’intolérance, à la violence, un lieu où l’on apprend le respect, le vivre ensemble et la non-violence. Cette école citoyenne, elle reste à inventer et à construire.

Pour que cette école que nous appelons de nos vœux voit le jour, encore faut-il que nous y croyons nous-mêmes. Car sans l’espérance d’un à-venir, nous sommes condamnés de façon certaine à subir un aujourd’hui qui prépare des lendemains qui déchantent ! Nous n’avons plus le choix. Aurons-nous l’audace de résister aux forces conservatrices qui véhiculent l’idée d’une éducation soumise à la loi du marché ? Aurons-nous l’audace de refuser une école de la discrimination, de la compétition et de la sélection ? Aurons-nous l’audace de nous mobiliser pour que l’école demeure un lieu d’épanouissement, de coopération et de rencontre de l’autre ? Aurons-nous l’audace de prendre des risques pour défendre l’école issue des Lumières, école sans laquelle aucune société démocratique digne de ce nom n’est possible ? Aurons-nous l’audace de vivre dès aujourd’hui notre rêve d’une école qui émancipe et qui élève, sans attendre « le grand soir » ? Aurons-nous l’audace de faire les premiers pas qui réveilleront les consciences endormies ? Aurons-nous l’audace de traduire dans les actes le mot « résistance » pour sauver l’école de la République ? Oui, c’est « de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ! » dont nous avons besoin pour être à la hauteur du défi qui nous a été lancé par ce pouvoir.

L’avenir de l’école dépend de nous tous ! Ce combat sera rude, mais il ne peut être perdu, car ce serait la défaite d’une certaine idée de la civilisation. Nous avons besoin du soutien des Résistants de la première heure, eux qui ont écrit l’une des plus belles pages de l’histoire de notre pays. Nous avons besoin du soutien des citoyens et des élus, car seuls nous ne gagnerons pas. Ne nous résignons pas, ayons confiance en nous-mêmes, et si tous ensemble nous disons « nous le pouvons », alors j’en suis persuadé, nous le ferons ! Oui, la victoire de l’école publique et laïque est possible, si nous le décidons !

PDF - 36.3 ko
Texte Alain Refalo



Intervention de Michaël Guyader au Plateau des Glières le 17 mai 2009.

Résister, une ardente obligation en psychiatrie aujourd’hui. Je parle ici en mon nom certes mais aussi au nom de mes 38 amis de La Nuit Sécuritaire.

Merci à monsieur Magnin et aux membres de l’Association « Citoyens résistants d’hier et d’aujourd’hui » d’avoir pensé que ma lettre au président de la République justifiait qu’ils m’invitassent à leur rencontre de cette année lettre qui disait la rage et la tristesse de voir mon métier et les patients reçus en psychiatrie mis au service d’une détestable politique sécuritaire qui désigne à la vindicte les malades mentaux comme devant être plus sérieusement surveillés du fait de leur dangerosité potentielle.

Veiller à la sécurité psychique des patients ne peut se faire que dans la confiance et la dérive sécuritaire détruit ce lien précieux entre soignants et soignés.

C’est un honneur considérable que vous me faites de penser que j’ai ici ma place parmi des personnes pour lesquelles le mot résister à eu une signification réellement déterminante dans leur propre histoire et pour celle de leurs concitoyens, de l’humanité toute entière.

J’ai bien conscience de parler ici dans un lieu où le sacré a rencontré l’histoire des héros de leur temps et je me sens courir ici le risque de n’être pas à la mesure de la jauge que l’histoire assigne à ceux qui en marquent le cours.

Monsieur Stephane Hessel, Monsieur Raymond Aubrac, Monsieur Walter Bassan vous avez écrit l’histoire de notre époque, vous n’avez lâché sur rien de ce qui aurait pu, faute du vrai courage, précipiter un peu plus le monde dans le chaos.

J’ai eu la chance, avant celle d’aujourd’hui, d’avoir côtoyé deux hommes dont les figures ont été déterminantes dans la construction de mon existence et de ma pensée, mon père, parti en Angleterre dès l’entrée des Allemands au Havre où il vivait sa vie de jeune homme et dont le combat dura jusqu’au 8 mai 1945. Il était des 177 Français qui, avec le commandant Kieffer ont débarqué le 6 juin 1944 en Normandie, il m’a toujours demandé de ne pas oublier qu’ils n’étaient que 177 Français ce jour là, dans ce lieu là. Il m’a légué parmi les verbes de la langue française celui de Résister qui n’est pas le moindre.

L’autre figure dont je me sens ici légataire, c’est celle du Dr Lucien Bonnafé.

Ce psychiatre militant, fut un des inventeurs de la psychiatrie « désaliéniste », celle qui a tenté de travailler à ce que les patients, autrefois dénommés aliénés, fussent traités avec plus d’humanité, moins systématiquement voués à la privation de liberté et aux traitements parfois scandaleusement violents. Il avait été pendant la guerre chef de service à l’hôpital de Saint Alban, où il accueillit Tristan Tzara et Paul Eluard pour leur offrir refuge, soignant le jour, résistant la nuit, il participa à la terrible bataille du Mont Mouchet et fut le responsable de la santé pour la zone sud avant de prendre à la libération des fonctions au ministère qui lui permirent de faire avancer le projet d’une psychiatrie moins marquée de la domination de l’homme par son semblable, projet qu’il s’efforça d’inscrire dans sa pratique jusqu’en 1977, date de sa retraite.

Jacques Noël GUYADER, Lucien Bonnafé, et vous Stephane Hessel et Raymond Aubrac et Walter Bassan et ceux qui ont engagé leur vie au service de la collectivité, à celui aussi d’une certaine idée de la France et d’une certaine conception de la pensée, avez fait du courage une vertu. J’avais idée aussi de ce qu’est le courage à cotoyer mes amis ici présents, Bernard Doray et Conception De la Garza dans leur travail sur la dignité et la resymbolisation dans le monde entier et particulièrement au pays des Chiappas.

J’ai été extrêmement frappé des effets de ma lettre au président de la République, que l’on me loue assez unanimement au titre du courage, m’a plus inquiété que réjoui.

Il m’était difficile de comprendre ce qu’il y avait de si courageux en démocratie à écrire, fusse au président, pour lui reprocher d’avoir commis une mauvaise action.

Or ce 2 décembre 2008 à l’hôpital Erasme d’Antony, monsieur Sarkozy a réellement commis une mauvaise action dont les répercussion pourraient être incalculables sur ceux dont la souffrance psychique accable la vie sur un mode tellement inimaginable qu’elle a fait d’eux l’incarnation de l’étrangeté. Nous y reviendrons.

Ces réactions m’inquiétèrent parce qu’elles témoignaient, me semble-t-il d’une peur dans la société dont je n’avais pas mesuré l’ampleur. Mais quel risque y a-t-il aujourd’hui à dénoncer la souillure pour reprendre le mot d’Eluard faite par le président à la souffrance des patients qui se passeraient bien d’une stigmatisation supplémentaire. La folie en effet, joue parfaitement le rôle social de l’étrangeté absolue qu’il faut à tout prix exclure voire réduire au silence, nous savons bien qu’elle a à certain moment de l’Histoire tragiquement payé le prix fort. Alors oui peut-être y aurait-il du courage au sens qu’en donne Jean Jaurès dans son discours à la jeunesse en 1903 à prendre le parti de la folie devant le discours qui l’accable. Il écrivait : « Le courage c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe et de ne pas faire écho de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles aux huées fanatiques. »

Il y a me semble-t-il tout à fait lieu de résister avec la plus grande détermination à ce que l’air du temps colporte de rumeur sur la dangerosité de la folie dont Lucien Bonnafé disait que l’on ne pouvait la considérer hors de sa dimension « d’avatar malheureux dans la juste protestation de l’esprit contre une injuste contrainte ». Il disait aussi que l’on juge l’état de civilisation d’une société à la façon dont elle traite ses fous. Non, les patient ne sont pas plus dangereux que vous et moi, probablement moins. L’on pourrait rappeler ce que disent la plupart des rapports sur le sujet : sur les un peu plus de cinquante mille crimes et délits commis chaque année dans ce pays, deux cents ont justifié une mesure d’irresponsabilité pénale, soit zéro quatre pour cent, en revanche les patients sont onze fois plus souvent que la population générale les victimes de crimes et cent quarante fois plus pour ce qui concerne les vols.

Alors quand le chef de l’état reprend un fait divers, certes dramatique, un patient en congé d’essai ayant assassiné non loin d’ici un jeune homme dans la rue, pour dans la précipitation annoncer sans la moindre réflexion des mesures qui vont toutes dans le sens de l’aggravation des conditions de l’hospitalisation et particulièrement de la privation de liberté, il me parait une ardente obligation de dire qu’il déshonore sa fonction à endosser ainsi les oripeaux de ceux dont l’écologie viserait à favoriser les forts, à considérer que de soutenir les faibles est une perte de temps que la société ne peut se permettre. Je tiens de Lucien Bonnafé qu’à la demande d’un de ses collègues, pendant la guerre de 39-45, de voir les rations alimentaires augmenter pour les patients de l’asile il fut répondu « choisissez ceux qui valent la peine ».

Symboliquement, le discours du 2 décembre est d’autant plus malfaisant qu’il concerne une population qui fut la première victime de la barbarie nazie et qu’en France, l’effet du rationnement sur ces corps affaiblis a été terrible, quarante mille d’entre eux sont en effet morts de froid, de faim et de maladie pendant les cinq ans de la guerre. On connaît Camille Claudel et depuis quelque temps Séraphine de Senlis, mais combien savent que Séraphine par exemple mangeait de l’herbe pour essayer de survivre, tant les rations alimentaires étaient insuffisantes ? Il me semble qu’il y a quelques raisons pour que Lucien Bonnafé ait inscrit du côté du négationnisme les nombreuses entreprises de réhabilitation du corps des professionnels mais surtout de l’entreprise de Vichy qui ont tenté de nier cette « extermination douce ». Certes, tous n’étaient ni coupables de complicité dans l’entreprise malfaisante ni sans doute même de négligence, mais il n’empêche qu’une attention plus grande portée au peuple des asiles , une détermination plus grande à essayer de conjurer le pire eussent été suffisantes pour que ce peuple à la triste figure ne paye pas un pareil tribut à la déréliction sociale. Nicolas Sarkozy dans sa dérive sécuritaire a offensé au nom de sa prétendue défense des victimes, ceux qui sont avant tout des victimes de leur façon d’être.

Son discours vient prendre à rebours cinquante ans d’histoire de la psychiatrie où nos aînés, forts de l’expérience de la guerre et en réaction à l’horreur des camps, avaient pris le parti de promouvoir une psychiatrie dite désaliéniste qui visait à faire sortir les patients des asiles et à les soigner au plus près de chez eux.

Il n’est pas étonnant qu’un homme attaquant aussi fort les fondements républicains de l’entraide mutuelle, vous avez ici souligné qu’il détruisait le pacte social dont le Conseil National de la Résistance était porteur, s’en prenne au titre de leur dangerosité aux plus faibles parmi les plus faibles.

Lire ce terrible discours évoquait pour moi « les obscurités à carapace de punaises, la monomanie terrible de l’orgueil, l’inoculation des stupeurs profondes…les filières sanglantes par lesquelles on fait passer la logique aux abois » pour reprendre quelques mots de Lautréamont . Le 2 décembre 2008, Nicolas Sarkozy dont on aurait pu attendre que la fonction le transporte, lui fasse atteindre au sublime qu’elle mérite s’est vautré dans le pire du discours attendu, des décisions vulgaires, des accusations à courte vue, s’appuyant pour justifier sa politique sur les mêmes soixante douze pour cent que ceux qui souhaitaient le maintien de la peine de mort en 1981. Il nous oblige à constater que n’est pas Victor Hugo ni Robert Badinder qui veut et que de convoquer pour les instrumentaliser les grandes figures de l’histoire ne fait pas de vous un grand homme.

Dans cette lutte constante pour œuvrer à la déstigmatisation de ceux qui souffrent psychiquement et que l’on n’ose plus appeler les fous, un honnête homme eut suffit, c’est une fois de plus manqué, l’ardente obligation de résister contre ce que le discours dominant a de pire reste une impérieuse nécessité.

René Char écrit :

« Les esclaves ont besoin d’esclaves pour afficher l’autorité des tyrans. »

Nous n’en ferons naturellement rien et continuerons à résister ! Il ne s’agit pas pour nous de prendre les armes mais l’éthique impose de ne pas appliquer les lois scélérates, Monsieur Alain Refalo nous a donné à tous une voie à suivre, celle de la désobéissance citoyenne qui dit non à l’application des lois déshonorantes.

André Malraux inaugurant le monument de Gigioli en 1973 disait : « Les ombres inconnues qui se bousculaient aux Glières dans une nuit de Jugement Dernier n’étaient rien de plus que les hommes du Non, mais ce Non du maquisard obscur collé à la terre pour sa première nuit de mort suffit à faire de ce pauvre gars, le compagnon de Jeanne et d’Antigone. L’esclave dit toujours oui. »

Continuons donc, nous avons du travail devant l’absurdité bornée du discours dominant, nous avons à inventer le monde de demain où il ne serait pas interdit de crier « vive l’espérance ! »

Continuons donc.

PDF - 26 ko
Intervention Michaël Guyader



Intervention de Stéphane Hessel au Plateau des Glières le 17 mai 2009.

Flo : Stéphane Hessel, je vais vous présenter quand même un petit peu …

Stéphane Hessel : … Ce n’est pas la peine, on me connaît (applaudissements). D’abord … d’abord, bravo !!!

Merci pour le soleil, merci pour la beauté du site et surtout merci pour votre patience. Vous avez écouté des discours éloquents. Je ne vais pas vous en infliger encore un. Je vais être extrêmement bref. Et d’abord remercier Didier Magnin, ce type merveilleux qui a créé Citoyens résistants d’hier et d’aujourd’hui et qui a eu l’idée un peu folle (appl.) … un peu folle, de trouver un parrain en un vieux type qui n’en a plus pour longtemps, mais qui tant qu’il est encore là est heureux d’être parrain de ceux qui ensemble essayent de faire quelque chose qui est indispensable aujourd’hui.

Et ce que vous avez entendu depuis que cette séance a commencé doit vous donner la possibilité d’être des citoyens résistants en appuyant ceux qui préfèrent la légitimité à la légalité, ceux qui préfèrent les valeurs fondamentales, celles que nous avons essayées de faire pénétrer à travers le programme du Conseil National de la Résistance et que, avec Raymond Aubrac et d’autres, nous avons rappelées il y a maintenant cinq ans. Préférez ces valeurs-là, qui sont nos valeurs de Français républicains et progressistes, ces valeurs-là, à la légalité contestable de tel ou tel gouvernement (appl.).

Comment s’y prendre, attention, c’est ça qui est important, comment vous, femmes, hommes, enfants, jeunes, qui êtes réunis dans ce site magnifique, comment vous y prendre ? Et bien c’est en créant partout des réseaux de solidarité.

Il y en a un qui m’est particulièrement cher, c’est RESF, réseau d’éducation sans frontières, qui agit partout dans le pays et qui défend ceux qui ont très besoin d’être défendus – autant que ceux dont le Dr Guyader vous a parlé et qui ont en effet gravement besoin d’être défendus, autant que les enseignants dont on vous a parlé tout à l’heure qui ont besoin d’être défendus dans leurs valeurs de l’école primaire – ce sont les sans-papiers, ce sont les immigrés, ce sont ceux qui sont venus chercher en France la possibilité de vivre alors qu’elle leur était refusée chez eux, et que nous avons le devoir d’accueillir avec intelligence, et avec le désir de leur offrir un avenir.

Alors je vous appelle à être présent le 26 mai prochain à 18h30 à Annecy où il y a une grande réunion pour la défense de ces problèmes. Je vous invite aussi impérieusement à signer la pétition contre cette scandaleuse législation qui parle d’un délit de solidarité (appl.). Vous seriez punissables, vous vous exposeriez à des sanctions parce que vous auriez eu l’immédiate et simple réaction devant des gens en difficulté de leur venir en aide.

Ça, c’est le type d’action qui font douter de la responsabilité exercée par nos ministres et par notre gouvernement. Se sentent-ils vraiment responsable – je l’espère encore, mais j’en suis de moins en moins sûr – de ne pas faillir aux valeurs qui font de ce pays un pays particulier, un pays exemplaire, un pays qui a connu le démarrage des Droits de l’Homme en 1789, qui a donné naissance à l’homme qui a joué le rôle le plus important, René Cassin, dans la rédaction de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme – c’est le seul texte qui a cet adjectif universel – et bien nous en sommes tous coresponsables.

Donc sachez que la désobéissance, que la préférence donnée aux valeurs par rapport à la loi, c’est une partie de notre citoyenneté, de notre citoyenneté résistante.

Résister, c’est refuser d’accepter le déshonneur, c’est de continuer à s’indigner lorsque quelque chose est proposé qui n’est pas conforme à ces valeurs, qui n’est pas acceptable, qui est scandaleux, et je le dis en particulier à ceux, et je sais qu’il y en a ici venus de Grenoble et d’ailleurs, qui commencent leur vie de jeunes et qui vont avoir un monde en face d’eux avec des défis qui ne peuvent être abordés utilement qu’en restant fermement attachés aux valeurs fondamentales sans lesquelles notre humanité risque de péricliter.

Donc bravo pour ce que vous faites déjà, attention à ce vous avez encore à faire aujourd’hui et demain. Merci à Didier Magnin, merci à chacun d’entre vous et surtout, apportez bien vite une contribution parce que avant de partir il faut donner un petit quelque chose pour que ça continue. Merci (appl.).

PDF - 11.6 ko
Intervention Stéphane Hessel

Répondre à cet article